Full Text - Section 23
Le lion, selon cette interprétation historique, c’est l’emblème des rois de France, et en particulier celui de l’ambitieux Charles de Valois qui entre à Florence, dans cette première année du siècle, furieux et dévastateur, et qui en chasse tous les amis de Dante.
VIVIANE.
Et la louve?
DIOTIME.
La louve, qui «paraît, dans sa maigreur, toute chargée de convoitises,» qui, «s’étant repue, a plus faim qu’auparavant,» c’est l’Église romaine, insatiable de richesses, de qui le Méphistophélès de Gœthe dira un jour que «elle a l’estomac assez vaste pour dévorer des provinces et pour se repaître du bien mal acquis sans qu’il lui cause jamais d’indigestion.» La louve, chez les Latins, synonyme de prostituée, s’applique également à cette épouse adultère de Jésus-Christ, accusée par notre poëte et par tant d’autres de s’unir à tous les princes étrangers. Partout dans la Comédie, les guelfes, qui servaient les intérêts temporels de l’Église, sont appelés loups et louveteaux, lupi, lupicini. Vous voyez donc bien, Viviane, que le sens historique n’est pas ici plus difficile à saisir que le sens moral.
VIVIANE.
Me voilà presque réconciliée avec ces terribles animaux. Mais le lévrier, je vous prie, ce Veltro qui doit, à ce que dit Virgile, chasser la louve en enfer, et qui sera le salut de l’Italie, qui est-il?
DIOTIME.
Les ennemis de la louve, les chiens, c’étaient au temps de Dante les gibelins, les Mastini, les Cane della Scala, etc. À mon avis, ce lévrier, ce grand chien libérateur, n’est autre que Can Francesco, seigneur de Vérone, le puissant gibelin sous l’invocation de qui notre poëte a mis sa troisième cantique; d’autres voient dans le lévrier Uguccione della Faggiola; d’autres encore l’empereur Henri VII. Au commencement de ce siècle, Troia a publié tout un gros volume sur le Veltro allegorico. De nos jours, de naïfs adorateurs de Dante, voulant à toute force faire de lui un prophète au sens le plus strict du mot, ont appliqué l’allégorie du lévrier sauveur, les uns à l’empereur des Français, Napoléon III, pendant la campagne de 1859 (avant Villafranca, comme bien vous pensez), les autres, à Victor-Emmanuel roi d’Italie. Cette prédiction du lévrier, j’en conviens, est, comme toutes les prédictions, extrêmement vague; mais bien qu’elle intéresse vivement les imaginations italiennes, elle n’est pour nous qu’un accessoire, un détail, une curiosité qui se peut négliger dans une exposition générale du poëme.
MARCEL.
En admettant et en expliquant, comme vous le faites si bien, toutes ces allégories chrétiennes de la voie droite, de la forêt des vices, de la montagne de contemplation, du soleil spirituel, de la panthère, du lion et de la louve, que ferons-nous, je vous prie, dans cet ensemble mystique, de ce grand païen Virgile?
DIOTIME.
Le Virgile du XIIIe siècle, ne l’oublions pas, ne ressemble guère à notre Virgile du XIXe. Une auréole de sagesse, presque de sainteté, entoure son front. On lui attribue la chasteté parfaite, et l’on tire son nom de sa virginité. On fait de lui une sorte de médiateur entre le monde païen et le monde chrétien, entre la raison et la foi. En ce siècle, l'Énéide compte tout autant de lecteurs et d’aussi pieux que l’Ancien Testament. On lui fait l’honneur de l’interprétation allégorique et mystique, tout comme à la Bible.
VIVIANE.
Mais cela ne se comprend pas.
DIOTIME.
L’enthousiasme qu’inspirait le beau et lumineux génie de l’antiquité à une génération encore tout enténébrée (passez-moi cette expression dantesque), élève à l’égal, au-dessus des plus grandes gloires du christianisme, Aristote, Platon, Virgile. L’Église, qui avait vu d’abord d’un œil jaloux une telle exaltation du paganisme, avait fini, ne l’osant trop combattre, par s’en accommoder. Elle qui devait, plus tard, en haine de l’antiquité, proscrire jusqu’au mot Académie, elle admettait avec saint Jérôme, saint Augustin, saint Ambroise, saint Justin, saint Clément d’Alexandrie, qu’un souffle précurseur de la révélation dans le monde ancien avait ému les âmes vertueuses. Un cardinal osait dire qu’il eût manqué quelque chose à la perfection du dogme si Aristote n’avait point écrit. L’Église adoptait l’application des vers de la quatrième églogue à la venue du Messie et la supposition que le poëte Stace avait été converti à la loi chrétienne par ces vers mystérieux. Elle laissait s’accréditer une légende selon laquelle saint Paul aurait visité, à Naples, le tombeau de Virgile; elle souffrait qu’à Mantoue, le jour de la fête du saint, on chantât, pendant la messe, une hymne où l’apôtre du Christ pleurait de regret de n’avoir pas connu le chantre d’Auguste. Ce que je vous dis là est de toute exactitude. Un de mes amis qui était à Mantoue, il n’y a pas très-longtemps, m’a dit avoir encore entendu cet hymne à l’office de saint Paul. Quant au populaire, il n’avait pas manqué, non plus, de se faire un Virgile à sa mode. Par le même procédé qui lui fait changer les divinités de la mythologie païenne en fées et en démons, il habille Virgile en magicien; il en fait un nécromant, un miraculier, comme on disait alors. L’auteur de l'Énéide fait ses études à Tolède, ce foyer de magie; il bâtit pour l’empereur Auguste un vaste édifice qu’il nomme Salvatio Romæ. Il plante des jardins enchantés où règne un printemps éternel. Il s’en va vers Babylone où il épouse la fille du Sultan; il revient avec elle à Naples sur un pont qu’il jette à travers les airs. Il fabrique une mouche d’airain et une sangsue d’or qui délivrent la ville de grands fléaux; il creuse, à la requête de l’empereur, dans les flancs du Pausilippe, une grotte immense. On le voit paraître à la cour du roi Artus. Et ces légendes populaires n’étaient pas absolument rejetées des esprits sérieux. Villani semble croire que Virgile exerçait la magie; Boccace ne doute pas qu’il n’ait été un grand astrologue; un peu plus tard, Pétrarque se plaindra que le pape le tient pour sorcier, «parce qu’il lit Virgile!» Cependant, au récit de ses prodiges et de ses bienfaits se mêlent des anecdotes moins favorables, inventées peut-être dans les cloîtres, pour discréditer la sagesse antique. On suppose Virgile, comme on a imaginé Aristote, oubliant la sagesse aux pieds d’une courtisane, et celle-ci, en grande malice et dérision, le suspendant tout au haut d’une tour, dans un panier, où, un jour de procession publique, toute la ville de Rome le voit et le raille.
ÉLIE.
Que dirons-nous du bonhomme Virgile Que tu pendis, si vray que l’Évangile, Dans la corbeille jadis en ta fenestre Dont tant marry fut qu’estoit possible estre.
C’est le motif d’une des plus jolies gravures de Lucas de Leyde.
VIVIANE.
Est-ce que vous l’avez dans votre collection?
ÉLIE.
Non. Je l’ai vue dans l'Histoire des Peintres, de Charles Blanc.
DIOTIME.
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