Full Text - Section 21

MARCEL.

À la première tercine de l’enfer, que je vous priais de me traduire.

DIOTIME.

Au milieu du chemin de notre vie, Je me trouvai dans une forêt obscure. Avant perdu la droite voie.

Quelle simplicité dans ce début, Viviane, quel mouvement rhythmique! Et comme aussitôt l’artiste se déclare dans la manière tout imagée dont il expose l’action! Rien d’abstrait, un chemin, une forêt, un voyageur. Avec quelle franchise Dante entre tout d’abord en scène! Comme cela est personnel et vivant, familier et solennel tout ensemble! C’est le grand secret d’Homère.

VIVIANE.

Assurément, si l’on voulait bien me laisser prendre les choses comme elles semblent dites. Mais voici les commentateurs qui m’étourdissent, dès ces premiers pas, de leurs sens quadruple et de leurs allégories.

DIOTIME.

L’allégorie est ici presque aussi simple que le sens littéral. La voie droite, le vrai chemin, sont les images familières de la vie chrétienne. «Celui qui me suit ne marche point dans les ténèbres,» dit le Sauveur. Les litanies comparent la Vierge à l’étoile qui guide le voyageur dans ce chemin, dont la moitié est l’âge de trente-cinq ans qu’avait Dante dans l’année 1300 où il suppose avoir commencé son voyage.

MARCEL.

Mais voilà qui est fort arbitraire. Pourquoi prendre trente-cinq ans, plutôt que trente ou quarante, pour le milieu de la vie?

DIOTIME.

Au temps de l’Allighieri, mon cher Marcel, on avait sur toutes choses des idées dogmatiques. Nourri, comme il l’était, des saintes Écritures, Dante n’ignorait pas les années comptées à l’homme par David et Jérémie: Dies annorum nostrorum septuaginta anni. Et déjà, dans son Convito, il avait dit que l’âge de trente-cinq ans est le point culminant de la vie pour les hommes bien nés, ai perfettamente naturati.

ÉLIE.

Nos paysans de l’Ouest disent encore vivre son droit âge, et ils entendent par là ne pas mourir avant soixante-dix ans.

DIOTIME.

Quant à la forêt sauvage, c’est la forêt des vices et de la barbarie, cela ne peut pas faire question. La société du moyen âge, à peine policée dans les villes et dans les cours, charmée et comme surprise de cette civilisation urbaine, figurait sous l’image de la forêt, du désert, toutes les passions brutales et anarchiques. La cité, au contraire, était prise comme emblème des vertus et des grâces. Urbanité, courtoisie, étaient les attributs par excellence des nobles esprits; les mœurs rustiques étaient en grand dédain à Florence; on y appelait la noblesse nouvelle, que l’on détestait, le parti sauvage. Dans le Purgatoire, la France est qualifiée de trista selva; dans le livre de l’Éloquence, c’est l’Italie tout entière aux mains des guelfes qui prend ce nom de réprobation.

VIVIANE.

Et cette colline, éclairée des rayons du soleil levant, que Dante veut gravir pour s’arracher aux ténèbres de la forêt, comment la faudra-t-il entendre dans votre interprétation?

DIOTIME.

N’y reconnaissez-vous pas la montagne sainte dont s’approche le prêtre au sacrifice de la messe, la montagne de vie et de délectation qui apparaît si souvent dans les livres mystiques? Ne vous rappelez-vous pas cette belle mosaïque du dôme de Sienne où Socrate et Cratès sont représentés gravissant avec effort la montagne escarpée de la vertu?

ÉLIE.

Il faut croire que c’est une image bien naturelle à l’esprit humain, car on la trouve partout. Je l’ai vue dans Hésiode, et on l’emploie jusque dans le style le moins mystique des temps les plus modernes. Souvenez-vous de cette ellipse de Mirabeau qui parle de gravir au bien public. Évidemment il y sous-entend la montagne de Dante.

DIOTIME.

Pour Mirabeau, cette montagne est celle de la vertu civique. Pour tout le moyen âge, elle est l’emblème de la vertu contemplative, et le soleil qui l’éclaire n’est autre que Dieu lui-même, le soleil des intelligences, comme dit l’Ecclésiaste, l’astre de vérité qui éclaire tout homme venant en ce monde.


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