Full Text - Section 20
Avec quelque attention, votre latin y pourrait suffire; mais je ne veux pas vous imposer un tel effort, et je vais risquer de traduire.
ÉLIE.
De quelle traduction vous servez-vous?
DIOTIME.
De toutes et d’aucune; souvent de la mienne. C’est présomptueux, peut-être; mais que voulez-vous? En cette circonstance, je dis avec Gœthe: «La passion supplée le génie.» D’ailleurs, je ne saurais quelle version préférer, n’ayant de choix que dans l’insuffisance. Notre vieux français, dans sa vive allure, le français que parle Grangier, se prêtait à la tâche du traducteur qui consiste, comme le dit si bien Rivarol, à «marcher fidèlement et avec grâce sur les pas d’un autre,» mais le français moderne est absolument impropre, il faut bien le dire, à cette pénétration du génie d’une autre langue, sans laquelle toute traduction d’une grande œuvre poétique n’est qu’impertinence et mensonge. Quand un traducteur français vise à l’exactitude, il devient aussitôt tendu, inintelligible; lorsqu’il cherche l’élégance, il ne garde de l’original ni sève, ni saveur, ni essor, ni vibration, il tombe dans la platitude. Il serait temps que l’on renonçât à la prétention de faire passer dans notre langue sans hardiesse, sans naïveté, sans mystère, ces créations primitives des grandes poésies nationales qui ne sont que hardiesses, naïvetés, mystères.
MARCEL.
Mais à ce compte, vous condamneriez la plupart d’entre nous à ignorer ces cinq ou six grandes œuvres dont tout le monde parle et qu’il semble honteux de ne pas connaître.
DIOTIME.
Je me fais mal comprendre, Marcel. Je voudrais, au contraire, qu’on les connût beaucoup mieux en les lisant dans l’original. À la rigueur, je puis vous accorder que les langues orientales, le sanscrit ou l’hébreu, restent l’objet d’un luxe ou d’une vocation particulière de l’esprit; mais je n’admets guère, je l’avoue, que l’on ne prenne pas la peine, chez nous, d’apprendre l’idiome vivant des quatre nations modernes qui ont exprimé leur génie dans une grande littérature.
MARCEL.
Cela vous plaît à dire; mais, apparemment, cela ne serait pas si aisé.
DIOTIME.
Ce devrait être un jeu pour un Français, qui a étudié pendant tout le cours de son éducation universitaire le grec et le latin, que d’apprendre par surcroît les deux langues sœurs de la sienne, comme elle filles de Rome. Resterait donc l’étude des langues germaniques, l’allemand et l’anglais. Je reconnais qu’il y a là quelque difficulté. Mais, pour peu que l’on réfléchisse sur les conditions nouvelles de la vie européenne, on verra que, indépendamment des joies intellectuelles qui nous attendent dans l’intimité d’un Shakespeare, d’un Milton, d’un Gœthe, les études philosophiques, scientifiques et politiques, les affaires industrielles et commerciales elles-mêmes qui jouent un si grand rôle dans l’existence moderne, ont déjà beaucoup à souffrir et souffriront de plus en plus, chez nous, de notre infériorité dans la connaissance des langues.
ÉLIE.
J’ai eu dans les mains un livre curieux du XIVe siècle, un traité sur le commerce, dont l’auteur, un certain Baldinucci, abonde dans votre sens. Il recommande aux négociants italiens la connaissance d’une langue orientale, qu’il appelle le Coman, et dont il ne reste plus d’autre trace. Il y a cependant un inconvénient réel à cette culture des idiomes étrangers: c’est que, à force de parler et d’écrire en d’autres langues, on parlera et on écrira beaucoup moins bien dans la sienne.
DIOTIME.
Il y aura certainement, lorsqu’on parlera un grand nombre de langues diverses, un effort à faire pour rester fidèle au génie de la sienne propre, et pour éviter la banalité cosmopolite qui déjà envahit le journalisme européen. À mesure que notre domaine intellectuel s’étend, il nous devient moins facile de le posséder et de le fertiliser. Voyez de nos jours l’histoire! Elle embrasse un champ si vaste et si encombré de matériaux, elle exige dans l’écrivain une telle force de contrôle et d’appropriation, la composition, la proportion, l’ordre et la suite y paraissent si impossibles, que les plus excellents artistes, les maîtres en l’art d’écrire, un Thucydide, un Salluste, un Machiavel, un Bossuet, s’y pourraient sentir troublés. Mais un tel état n’est pas pour durer, et l’ordre renaîtra bientôt en toutes choses: un ordre supérieur dans une société qui saura mieux user de ses richesses et au sein de laquelle se produiront de nouveaux génies créateurs. Ceux-là, d’une science plus vaste, feront jaillir une poésie plus vraie et qui des profondeurs mieux pénétrées de la nature et de l’humanité s’élèvera plus haut vers Dieu.
ÉLIE.
Vous croyez qu’un jour un poëte viendra qui pourrait surpasser Homère ou Virgile?
DIOTIME.
Je pense, avec le philosophe allemand, que les destinées de l’art dépendent des destinées générales de l’esprit humain. Comment donc, ayant une persuasion si vive des progrès de la civilisation, douterais-je que d’une société renouvelée doive sortir un jour un art nouveau?
MARCEL.
«Ô grand poëte qui naîtrez!» vous voilà parlant comme Amaury!
DIOTIME.
On pourrait parler plus mal.--Mais où en étions-nous donc de mon grand poëte et de mon petit commentaire?
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