Full Text - Section 19

J’écoute de toute mon attention.

DIOTIME.

La composition de la trilogie de Dante, c’est-à-dire la représentation qu’il s’est faite des trois royaumes où s’exerce la justice finale de Dieu, est d’une précision parfaite. L’Enfer, le Purgatoire et le Paradis, avec leurs divisions et leurs subdivisions, sont construits selon la rigueur des lois mathématiques et se suivent dans un ordre savamment combiné, en formant un parallélisme exact, de telle sorte que l’on a pu tracer au compas des cartes topographiques de ces lieux imaginaires, et planter de jalons la route que le voyageur y a parcourue en rêve. J’ai ici la copie de l’une de ces cartes. C’est celle que Philaléthès, le roi Jean de Saxe, a jointe à son excellent commentaire. Jetons-y un coup d’œil. Ma mémoire y trouvera un peu d’aide, et mes explications vous paraîtront moins obscures.

MARCEL.

Quelle invention bizarre, et véritablement de l’autre monde!

DIOTIME.

L’Enfer de Dante a pour origine la chute des anges rebelles. Leur chef, le beau et resplendissant Lucifer, précipité du ciel, tombe la tête la première sur notre planète, qui est, selon l’astronomie du moyen âge, le centre du monde. Il s’y abîme, en creusant un vide qui prend la forme de cône renversé, jusqu’au milieu de l’hémisphère de terre ferme, c’est-à-dire, d’après les géographes du temps, jusqu’aux antipodes de Jérusalem.

ÉLIE.

Ista est Jerusalem; in medio gentium posui eam et in circuitu ejus terram.

DIOTIME.

C’est cela. Mais comment savez-vous si couramment votre Ézéchiel?

ÉLIE.

Parce que la passion que vous avez pour l’Allighieri, je l’ai, moi, pour les prophètes.

DIOTIME.

Cela n’est pas si différent qu’il semblerait. Le génie de Dante est tout à fait biblique. À chaque pas, dans sa Comédie, nous rencontrerons des réminiscences des prophètes, en particulier d’Ézéchiel et de Jérémie.--Lucifer, dont la rayonnante beauté devient laideur horrible, et qui va désormais se nommer Satan ou Dité, demeure éternellement fixé dans un lac de glace qui fait le fond du séjour de la damnation. La terre qui occupait l’espace où s’est creusé l’abîme, est poussée au dehors, vers l’hémisphère austral, que l’on se figurait alors couvert d’eau; elle y forme, au sein de la mer du Sud, une montagne isolée. Cette montagne, qui correspond exactement, dans son élévation conique, au puits conique de l’enfer, est le séjour de l’expiation et de la purification, le purgatoire. À son sommet est le paradis terrestre, qu’entoure le fleuve Léthé, et au centre duquel s’élève l’arbre de la science du bien et du mal. Au-dessus de ce paradis, dans la lumière éthérée, est le paradis céleste. Il se compose de neuf sphères ou ciels qui ont pour centre la terre, et qui tournent, d’un mouvement épicyclique, de plus en plus rapides et lumineuses, à mesure qu’elles s’éloignent de leur axe. Par delà ces neuf sphères, et les enveloppant toutes, est l’empyrée, qui est la demeure suprême de Dieu. Là il siége, entouré de sa cour séraphique. Là sont assis, sur des milliers de trônes qui figurent les pétales d’une immense rose mystique, les esprits bienheureux, tout rayonnants d’une candeur éblouissante. Tel est l’ordre, telle est la forme générale de la trilogie dantesque.

Suivons maintenant le poëte dans le chemin qu’il se fraye, de cantique en cantique, à travers les épouvantements de l’enfer et les mélancolies du purgatoire, jusqu’à la béatitude céleste.

Un jour, au sortir du sommeil, Dante se trouve égaré, sans qu’il sache comment, au fond d’une vallée déserte, dans une forêt obscure. En en cherchant l’issue, il arrive au pied d’un colline éclairée à son sommet des premiers rayons du soleil levant. Comme il s’apprête à gravir cette riante colline, trois bêtes féroces, une panthère, une louve, un lion, lui barrent le passage. Effrayé, il recule, il va retomber aux ténèbres de la forêt, quand soudain une ombre lui apparaît qui le rassure et l’invite à le suivre. Cette ombre est Virgile. Le chantre de l'Énéide annonce à Dante qu’il lui est expressément envoyé pour le tirer de la forêt périlleuse et pour le guider dans les commencements d’un grand voyage aux mondes invisibles. Et comme Dante s’étonne, il s’explique davantage. Trois dames célestes, lui dit-il, ont eu de lui compassion. L’une, il ne la nomme pas; l’autre, il l’appelle Lucie; la troisième est Béatrice. C’est cette dernière qui, avertie par les deux autres du péril où est Dante, descend des hauteurs suprêmes pour venir trouver Virgile dans les limbes de l’enfer où il demeure banni avec Homère et les autres grands poëtes antiques qui n’ont point connu le vrai Dieu. C’est Béatrice qui prie Virgile de voler au secours de Dante et de le conduire aux royaumes douloureux que, par grâce spéciale, il lui sera permis de visiter. À l’entrée du royaume de la béatitude où Virgile n’a point d’accès Béatrice réapparaîtra; et, à sa suite, Dante montera jusqu’au pied du trône de l’Éternel. En entendant le nom de Béatrice, Dante, qui s’était effrayé, qui doutait, «n’étant ni Énée ni Paul,» qu’une faveur extraordinaire lui permît la vue des choses éternelles, s’incline. Et le cœur enhardi, il entre avec Virgile dans un chemin sauvage et profond qui va les conduire jusqu’aux portes de l’enfer.

MARCEL.

Vous expliquez tout cela avec une clarté parfaite; mais dans ce qui vous semble si bien ordonné je ne vois, moi, que confusion. Quel baroque amalgame que ce puits, cette montagne et cette rose blanche! Qu’ont affaire ensemble, je vous prie, Virgile et Béatrice, le Léthé et le paradis terrestre? D’honneur, je ne saurais m’étonner beaucoup que Voltaire ait qualifié toutes ces belles choses de salmigondis!

DIOTIME.

En effet, mon cher Marcel, tout ce mélange de paganisme et de christianisme, de personnages de la Bible et de héros latins, semble bizarre, si nous le considérons avec notre savoir et notre goût modernes. Ces inventions se ressentent de la barbarie du moyen âge et de l’incohérence qu’un ensemble de notions superstitieuses et de connaissances fragmentaires jetaient dans les meilleurs esprits. Fausse astronomie imposée par Ptolémée, confirmée par saint Thomas, et dont l’autorité ne devait rencontrer un premier doute qu’à deux siècles et à trois cents lieues de là, dans le cerveau d’un Copernic, lequel, notez-le bien, a été excommunié par l’Église et frappé d’une sentence de réprobation qui n’a été levée formellement que de nos jours!--Fausse classification des sciences et des arts, dans le trivium et le quadrivium des écoles.--Fausse cosmogonie, sur la foi d’un Aristote latin altéré par les Arabes, christianisé par Albert le Grand et saint Thomas.--Fausse histoire envahie par la légende, écrite en vue de l’édification bien plus que de la vérité, et qui tourne les événements à la démonstration perpétuelle des justes jugements de Dieu.--Fausse histoire naturelle tirée des Bestiaires.--Fausse mathématique qui cherche la quadrature du cercle.--Fausse antiquité où l’on entrevoit à peine Homère, où l’on ne sait de Virgile que ce qu’en donnent des manuscrits et des traductions pleines d’erreurs.--Fausse morale, enfin, à la fois astrologique et théologique, qui croit à l’influence des planètes sur les passions de l’homme, et qui ne repose que sur la crainte servile d’un maître jaloux. Il n’était pas possible que de toutes ces notions fausses sortît spontanément un art pur. Et nous devrions nous étonner, Marcel, non pas de ce que le poëme de Dante renferme beaucoup de ces choses qui blessent le goût de Voltaire, mais de ce qu’on y rencontre en si grand nombre des traits d’une simplicité homérique, des sentiments, des images d’une vérité si vivante, d’une grâce si naturelle, que rien n’a pu, ne pourra jamais en altérer la force et l’inimitable beauté. Et voyez, tout d’abord, dès le début de la Comédie, dans cette première scène par qui s’ouvrent les deux chants les plus obscurs peut-être, les plus allégoriques de tout le poëme:

Nel mezzo del cammin di nostra vita Mi ritrovai per una selva oscura Che la diritta via era smarrita…​

MARCEL.

Ah! de grâce! pitié pour les ignorants. Un peu de bon français, pour l’amour de Dieu; car, mon italien appris, s’il vous en souvient, de notre vetturino sur la route de Sienne à Pérouse, ne saurait me servir beaucoup à l’intelligence des Cantiques.

DIOTIME.


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