Full Text - Section 18
Sans doute, j’ai bien entrevu tout cela dans la Comédie; mais j’y ai vu d’autres sentiments aussi qui ne me paraissent pas du tout catholiques, l’orgueil qui éclate partout, la passion de la gloire, la colère, la vengeance… une opinion de soi la plus éloignée qui se puisse de l’humilité chrétienne.
DIOTIME.
Je vous disais à l’instant, mon cher Élie, que Dante avait été, avec toute sa génération, en proie à des influences diverses où le paganisme grec et latin avait autant de part que la révélation chrétienne. Bien des éléments opposés entraient comme en fusion dans son tempérament ardent, bien des passions contraires étaient entraînées ensemble dans le généreux essor de son génie. Nous allons voir tout à l’heure comment il introduit, sans scrupule, dans cette donnée légendaire de la vision et dans cette trilogie catholique que lui impose la foi du moyen âge, une foule de personnages, dieux, démons, héros de l’antiquité polythéiste, absolument étrangers à la mythologie chrétienne.
VIVIANE.
Vous disiez que cette donnée de la vision est imposée à Dante?
DIOTIME.
Imposée serait trop dire. Elle était familière aux imaginations, elle s’offrait d’elle-même au poëte.
VIVIANE.
Mais c’était une raison, ce me semble, pour un homme de génie, d’écarter, puisqu’elle était si banale, une forme si ennuyeuse.
DIOTIME.
Vous êtes trop artiste, Viviane, pour ne pas sentir quel avantage c’est pour le poëte de trouver un cadre tout fait, accepté par l’imagination populaire. De tous les poëtes modernes, celui qui a le plus réfléchi sur les lois de l’art, Gœthe, en jugeait ainsi lorsqu’il choisissait pour cadre à une invention entièrement originale quant aux sentiments et aux idées, une vieille pièce de marionnettes qui traînait depuis deux cents ans sur tous les théâtres de la foire. Avant lui Lessing avait eu la même pensée et voulait également faire un drame du docteur Faust. Dante qui sentait s’agiter en lui un esprit tout nouveau, Dante qui avait tout à créer, jusqu’à cette langue hardie, personnelle à ce point qu’on en a pu dire qu’elle était dantesque avant d’être italienne et que certains mots créés par lui n’ont servi qu’à lui seul, Dante était trop heureux de prendre en quelque sorte des mains du peuple cette donnée de la vision, devenue pour nous une convention inanimée comme le songe de la tragédie classique, mais qui alors, dans la vivacité des croyances populaires, avait une réalité sensible.
Faire accepter des formes nouvelles, c’est, pour les poëtes, une tension de l’esprit où s’use beaucoup de la force créatrice qu’ils appliqueraient plus heureusement à la composition intime du sujet. Quel privilége pour les artistes grecs et italiens de sculpter ou peindre des sujets connus de tous! L’émotion était instantanée; l’intérêt pour les personnages, l’adoration pour les divinités représentées, se confondaient avec l’enthousiasme pour le talent qui les figurait aux yeux. Il n’y avait pas d’hésitation; il n’était besoin d’aucune recherche de l’esprit pour admirer la Minerve de Phidias ou le Jugement dernier de Michel-Ange. Mais voyez ce qui arrive aujourd’hui! Les lettrés seuls comprennent la plupart des sujets traités par les arts. Que sait la foule touchant l'Orphée de Delacroix, l'Œdipe de M. Ingres, ou la Mignon de Scheffer? Et lorsqu’il lui faut lire dans le livret de nos expositions un long argument qui lui explique un sujet d’histoire ou de sainteté qu’elle ignore, comment éprouverait-elle ces frémissements, ces transports, ce «tumulte de joie,» dont je vous rapportais hier un effet si charmant, à propos de la Madone de Cimabuë!
VIVIANE.
Je le crois comme vous. L’indifférence du peuple pour la plupart des sujets traités par nos artistes doit être pour beaucoup dans la froideur publique dont ils se plaignent… Ces visions si populaires, ne nous avez-vous pas dit qu’elles étaient originaires des cloîtres?
DIOTIME.
Elles étaient naturelles à des hommes qui renonçaient à tous les attachements de la vie présente, pour s’absorber dans la contemplation des choses de la vie future, et c’est là, en effet, dans les cloîtres, qu’elles ont pris commencement. Mais, à son tour, le peuple, quand il crut que le monde allait finir, s’inquiéta fort de ce qui l’attendait par delà. Les traditions autorisées par l’Église admettaient des communications surnaturelles entre le ciel et la terre. Quelques textes de saint Pierre, commentés par les Pères des premiers siècles, l’Apocalypse, l’Évangile de Nicodème, la Vision de saint Paul, celle d’Hermas que l’on croyait écrite sous l’inspiration divine, celle que le pape Grégoire VII avait eue et qu’il se plaisait à raconter en chaire, ne laissaient à cet égard aucun doute. Les descriptions de l’autre vie abondaient dans une multitude d’ouvrages qu’on lisait avidement. Les chansons populaires étaient remplies de peintures de l’enfer; la fiction d’un trou, d’un puits par lequel on y descendait, était généralement répandue. Pour satisfaire les curiosités de Clément V, un nécromant y transportait son chapelain. Ces sortes de visions ou de voyages dans l’autre monde n’étonnaient guère plus d’ailleurs que les voyages entrepris par de hardis navigateurs et par des missionnaires dans les contrées inconnues de notre globe, d’où l’on rapportait alors tant de prodiges. C’était le temps des Mirabilia.
VIVIANE.
Les Mirabilia? Qu’est-ce que cela?
DIOTIME.
C’était le nom de toute une classe de livres consacrés à la description des choses émerveillables qui se voyaient aux pays lointains. Il y avait les Mirabilia de l’Orient, les Mirabilia de l’Irlande, les Mirabilia du monde. En ces temps d’ignorance, les récits véridiques ne semblaient pas moins prodigieux que les fictions. L’océan Atlantique et les mers polaires excitaient presque autant de curiosité et d’effroi que les régions infernales. Quand Marco Polo, revenant à Venise après vingt ans d’absence, raconta à ses compatriotes les choses qu’il avait vues sur l’océan Indien, lorsqu’il publia son Livre des choses merveilleuses, ce ne fut qu’un cri d’étonnement. La première carte géographique, où un autre Vénitien, Marco Sanuto, avait situé, d’après les cartes arabes, le continent africain au milieu des eaux, causa une indicible surprise. Beaucoup plus tard, dans la légende de Faust, on trouve encore de vives traces de la passion populaire pour ces voyages merveilleux à travers les mers et les airs, dans l’ancien et le nouveau monde. La vie elle-même était alors considérée comme un voyage. Selon le tour métaphorique que l’on prenait dans la lecture habituelle des Livres saints, l’homme, ici-bas, était un pèlerin, un fils égaré dans la vallée des larmes, qui cherchait son chemin pour rentrer dans la maison du Père céleste… Et vous auriez voulu, Viviane, que Dante ne tînt pas compte d’une préoccupation, d’une passion universelle des esprits? qu’il écartât cette forme de la vision et du voyage qui rencontrait dans le peuple une croyance naïve, que l’Église autorisait, et que les esprits les plus cultivés acceptaient sans hésitation? Il eût fallu pour cela qu’il ne fût pas ce qu’il était dans toutes les fibres de son être, un grand, un véritable artiste.
VIVIANE.
J’ai parlé sans réflexion; ce que vous dites est de toute évidence.
DIOTIME.
Nous allons voir de quelle manière notre poëte prend possession de cette donnée banale, comment il la transforme, la fait servir à l’expression de ses sentiments, de ses idées propres, et lui imprime le sceau de son génie.
VIVIANE.
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