Full Text - Section 17

DIOTIME.

C’était aussi de très-mauvais œil que l’on voyait à Rome la langue populaire mise par Dante en honneur, au détriment du latin, qui était la langue du parti guelfe et qui gardait inaccessible aux profanes le trésor dangereux de la science et de la philosophie.

ÉLIE.

On aurait voulu à Rome arrêter l’essor de la langue italienne! Et pourquoi?

DIOTIME.

L’essor de cette belle langue, que l’on appelait alors nouvelle, c’était l’essor de l’esprit nouveau d’indépendance et de libre examen. On le sentait instinctivement à Rome. Nouveauté, liberté, deux termes synonymes, également suspects au clergé romain. Sur ce point, jamais il n’a varié. Le souverain pontife condamne l’astronomie nouvelle de Copernic, parce qu’elle est contraire à l’astronomie ancienne de Josué, comme il a blâmé la musique nouvelle, le chant en parties, parce qu’elle est contraire à la musique ancienne, à l’unisson du chant grégorien. Le cardinal-légat Bertrand du Poyet ou del Poggetto, envoyé par Jean XXII à Ravenne pour faire exhumer les os de Dante et jeter aux vents ses cendres, pensait exactement comme de nos jours le cardinal Pacca, chargé par Léon XII d’annoncer à l’abbé de Lamennais la condamnation du journal l’Avenir, et qui lui écrivait à cette occasion une phrase dont je me souviens mot pour mot, tant elle exprime clairement la doctrine pontificale touchant les libertés de la société civile et politique. «Si, dans certaines circonstances, dit le cardinal Pacca, la prudence exige de les tolérer comme un moindre mal, elles ne peuvent jamais être présentées par un catholique comme un bien, ou comme un état de choses désirable.» Je cite fidèlement, bien que de mémoire.

ÉLIE.

Mais, permettez…​

VIVIANE.

Ne permettez pas qu’il discute; vous savez qu’un Breton ne cède jamais. Pour peu que Marcel s’en mêle, nous ne commencerons pas aujourd’hui le voyage dantesque.

DIOTIME.

Pour expliquer, sinon pour excuser la mission du cardinal del Poggetto, il faut dire que l’orthodoxie de Dante a toujours et partout été contestée. Un des plus convaincus entre les réformés du XVIe siècle, Duplessis-Mornay, salue Dante comme un précurseur; un autre l’inscrit au catalogue des illustres Témoins de la vérité; le concile de Trente se range à cet avis et condamne la Comédie. C’est encore aujourd’hui l’opinion de la critique protestante en Allemagne, que le poëme dantesque est tout pénétré de ce qu’elle appelle l’élément réformateur. Lorsque l’inquisition d’Espagne, au XVIIe siècle, prend pied en Italie, elle expurge rigoureusement les Cantiques, puis, au siècle suivant, la Société de Jésus les explique à la jeunesse, en fait une édition qu’elle dédie au souverain pontife, et à laquelle elle ajoute cette version italienne du Magnificat, du Credo et des Psaumes qui mettrait hors de doute, si elle était authentique, la parfaite orthodoxie du poëte. La dispute à ce sujet n’a pas encore cessé de nos jours. Ozanam et Balbo pensent, avec le cardinal Bellarmin, que Dante était bon catholique. Renouvelant les excentricités du Père Hardouin, qui attribuait la Comédie à un adepte de Wiclef, un écrivain contemporain voit dans les Cantiques le mystérieux langage d’un sectaire. Ugo Foscolo et Rossetti ont fait de Dante un libre penseur, un révolutionnaire du XIXe siècle. Mazzini, qui l’a étudié avec amour, ne consent à voir en lui qu’un chrétien et non un catholique. Enfin, tout à l’heure, la congrégation de l’Index met sur la liste des ouvrages dont la lecture est interdite aux fidèles, avec les Mémoires du Diable, par Frédéric Soulié, et les Bourgeois de Molinchart, par Champfleury, une édition nouvelle de la Divine Comédie; et le Calendrier évangélique qui se publie à Berlin porte le nom de Dante, avec les noms de Joachim de Flore, de Calvin, de Luther, de Coligni. Vous le voyez, Élie, selon les temps, je me trompe, dans le même temps, le poëme de Dante a été revendiqué tout ensemble par les partisans et par les adversaires de Rome.

ÉLIE.

Mais vous, qu’en pensez-vous?

DIOTIME.

Je pense que la Comédie est catholique, et par le milieu où elle a été conçue, et par sa donnée générale, et par l’occasion qui en hâte l’exécution même par le sentiment moral qui l’inspire, mais que, à l’insu peut-être de Dante, elle est mêlée, comme la société dans laquelle il vivait et comme son propre génie, d’un grand nombre d’éléments étrangers ou contraires à l’orthodoxie, en sorte que l’Église romaine et la critique protestante ou rationaliste n’ont eu ni tout à fait raison ni tout à fait tort quand elles l’ont déclarée non catholique.

VIVIANE.

Expliquez-vous, je vous prie.

DIOTIME.

Par exemple, si nous considérons le lieu et le moment où la Comédie se produit, hésiterons-nous à donner au XIVe siècle italien l’épithète de catholique? Et pourtant, quelle licence effrénée de mœurs et d’opinions dans Florence: quelle incrédulité railleuse dans le peuple, quel dédain de la cour de Rome dans le gouvernement de la République, quelle rébellion incessante aux décrets pontificaux! Au sein des universités, en plein enseignement, quelles infiltrations des idées arabes, quel excès d’enthousiasme pour l’antiquité païenne, quelles témérités de l’astrologie et de l’alchimie, quel matérialisme de la médecine et de l’anatomie qui commence! Parmi les grands et les riches, que d’épicuriens et de libertins, que d’esprits forts, et qu’on était voisin du temps où Boccace, devançant de trois siècles un Lessing et un Voltaire, allait comparer, en les égalant, les trois religions juive, chrétienne et musulmane! Et cet horoscope hardi que Pierre d’Abano tirait de leurs destinées futures, et cet Évangile Éternel qui annonçait une troisième révélation supérieure à celle du Christ et qui, du fond de la Calabre, agitait toute l’Italie, ne cachaient-ils pas en germes cette question que nous croyons née dans notre siècle: Comment les dogmes finissent! Et ce Millenium annoncé qui n’était pas venu! Quel ébranlement de la foi, quel trouble dans les consciences! Et ces vertus héroïques dont Florence était si fière, ces vertus fatalistes, superbes et vindicatives des Farinata, des Cavalcanti qui ne s’humilient pas même dans l’enfer, n’étaient-elles pas formées sur le modèle stoïcien bien plus que sur l’idéal de la sainteté chrétienne? et les grands hommes ne pratiquaient-ils pas l’imitation de Caton, bien plutôt que l’imitation de Jésus-Christ? Il s’en faut, Viviane, que ces temps de foi que pleurent les dévots et qu’ils voudraient ramener, aient été exempts d’incrédulités et de doutes. Dans un vaste horizon catholique, ces siècles, tout comme le nôtre, renfermaient une infinité de choses, d’idées et de personnes qui n’étaient point du tout catholiques. Ne soyons donc pas surpris de retrouver dans le génie de Dante et dans son œuvre les contradictions de son siècle.

ÉLIE.

Vous venez de nous dire que l’occasion de la Divine Comédie avait été catholique, Comment l’entendez-vous?

DIOTIME.

Cette occasion fut le grand Jubilé célébré à Rome dans la première année du XIVe siècle. C’est la date que Dante assigne à sa vision. On ne sait pas avec certitude s’il assista à cette solennité extraordinaire qui vit pendant quelque temps arriver au siége de la catholicité deux cent mille pèlerins par jour, mais cela paraît bien probable; en tous cas, Villani, qui se trouvait à Rome, dut lui en faire une vive peinture, et plusieurs comparaisons des cantiques qui s’y rapportent montrent que l’imagination du poëte avait reçu du moins le contrecoup de l’exaltation universelle produite par la pompe et la nouveauté d’un tel spectacle. Je ne voudrais pas omettre non plus cette autre occasion, quoique secondaire, dont je vous parlais hier, cette représentation de l’enfer sur le pont alla Carraia, qui eut pour dénoûment, le pont s’étant rompu, l’engloutissement d’une foule immense accourue, comme elle y était conviée, «pour apprendre des nouvelles de l’autre monde.» Quant au sentiment moral qui inspire la Comédie, il est presque toujours catholique; c’est la foi dans la purification du péché par la vertu de la confession et de l’expiation volontaire, c’est un humble et amoureux espoir du salut par l’intercession de la Vierge et des saints…​

ÉLIE.


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