Full Text - Section 16
Votre observation est juste, Élie; et, quant à moi, je ne doute pas que la division du poëme de Dante en cantiques et son titre de comédie ne vienne de ces représentations scéniques que les Florentins avaient héritées des Romains, leurs ancêtres, et qu’ils aimaient passionnément.
ÉLIE.
Mais j’y songe…, vous rappelez-vous les vers que chantait Trimalcion à ses convives, pendant que passait à la ronde, sur la table du festin, le fameux squelette d’argent décrit par Pétrone? Ce squelette, qui faisait des gestes et prenait des attitudes expressives, c’était une marionnette funèbre, un personnage de comédie; ces vers étaient un canticum:
Heu! heu! nos miseros, quam totus homuncio nil est.
Cela n’avait rien de fort gai ni de précisément comique, comme vous voyez, Viviane.
DIOTIME.
Il y a, d’ailleurs, une autre raison encore de ce titre de Comédie qui a dérouté même la critique allemande, que Schelling et Gervinus déclarent inexplicable, et dont Schopenhauer s’égaye comme d’une ironie; selon l’opinion du temps, ce titre convenait aux compositions d’un genre mixte et tempéré, écrites dans un style simple. C’est pourquoi, au vingtième chant de l’Enfer, Dante fait dire à Virgile parlant de l’Énéide l’alta mia tragedia, et que, de son propre poëme, il dit, au chant suivant, la mia commedia.
ÉLIE.
En cherchant bien, je crois que nous trouverions plus d’un exemple de ce titre de Comédie appliqué à des sujets fort graves; à l’instant, il me revient d’avoir vu, je ne sais plus où, sur un catalogue de livres portugais du XVe siècle, la Comedieta di Ponza, par le marquis de Santillane, et la préface que j’ai feuilletée appelait ce poëme une allégorie tragique.
MARCEL.
Voilà qui est plaisant! Mais, si modeste que fût, à l’en croire, l’idée que se faisait Dante du genre et du style de sa Comédie, il ne lui en attribue pas moins une qualification fort peu modeste en l’appelant divine.
DIOTIME.
Ce n’est pas Dante, mon cher Marcel, qui a donné à sa Comédie l’épithète de divine. Elle ne l’a reçue qu’après sa mort, de la foule qui se pressait dans les églises pour l’entendre lire. Et encore, ce n’a pas été tout de suite. Le décret de la commune de Florence qui institue la première chaire pour l’exposition des Cantiques (c’était, si je ne me trompe, en 1373), ne les appelle encore que le Livre de Dante.
MARCEL.
Et on les lisait en guise de prêche! Oh! mais cela change la question. En tant que comédie, je ne les trouve point divertissantes vos cantiques, mais en tant que sermon… Si M. le curé de Saint-Jacques voulait bien nous lire en chaire quelques chants de l’Enfer de Dante, je serais plus assidu à l’office, car enfin, si les démons de l’Allighieri ne sont pas toujours amusants, il leur arrive du moins, par-ci par-là, de dire de fort beaux vers, tandis que son diable à lui parle une bien méchante prose.
DIOTIME.
Par-ci par-là! quelle indulgence pour ce barbare Allighieri!
MARCEL.
Voltaire comptait dans la Comédie une trentaine de bonnes tercines.
ÉLIE.
Je crois me rappeler que Bettinelli en accorde cent cinquante environ; M. de Lamartine, qui doit s’y connaître, assure que Dante a écrit soixante très-beaux vers. Mais, dites-moi, cette exposition de la Comédie, qui se faisait dans les églises, elle s’accorde mal, ce me semble, avec ce que vous nous disiez hier, que Dante avait été de son vivant suspecté d’hérésie.
DIOTIME.
La Comédie a été tour à tour considérée comme un sujet d’édification ou de scandale, selon le sentiment plus particulièrement chrétien ou papiste dans lequel on la lisait. Elle a été recommandée ou prohibée à Rome, selon qu’y soufflait un esprit plus zélé pour les intérêts spirituels de l’Église ou plus jaloux des prérogatives du Saint-Siége. Les prieurs de Florence, en conférant au vieux Boccace le soin d’exposer publiquement dans l’église de San-Stefano la Comédie, pensaient que, pour le peuple florentin, elle serait une école de vertu; et c’était aussi la persuasion du gouvernement national qui restaura en Toscane la liberté, quand, aux premières heures d’un pouvoir en proie aux plus pressants soucis de la politique, il rouvrait avec éclat la chaire dantesque supprimée par les princes étrangers qui auraient voulu imposer à l’Italie jusqu’à l’oubli de son nom et de son histoire. Quant au peuple, qui allait entendre dans les églises le récit de la vision dantesque, il la tenait, non pour fiction, mais pour réalité. Il révérait Dante comme un autre saint Paul. Les Dominicains, non plus, lorsqu’ils expliquaient les cantiques à Santa Maria del fiore et à San-Lorenzo, ne doutaient certes pas de leur orthodoxie. De très-saints personnages les recommandaient comme lecture de carême. Ce fut à la prière du concile qui condamnait Jean Huss, qu’un évêque italien, Giovanni da Serravalle, entreprit une version latine de la Comédie. D’autre part, à la vérité, on en jugeait différemment. Nous avons vu Dante mandé devant l’inquisiteur. Après sa mort, on ne saurait laisser en paix ses os. La cour de Rome en voulait à Dante, non-seulement pour avoir jeté en enfer des cardinaux, des papes et jusqu’à un pontife canonisé, mais encore, chose plus grave, pour avoir soutenu, dans son traité de la Monarchie, que le pouvoir de l’empereur égale celui des souverains pontifes, et que l’autorité de la tradition est moindre que celle des saintes Écritures (propositions condamnées plus tard par le concile de Trente). Ajoutons que l’Allighieri, lorsqu’il faisait partie du Conseil des Anciens, s’était toujours opposé aux subsides demandés par le pape à sa chère ville de Florence.
ÉLIE.
Atto Vannucci m’a fait voir un jour à la bibliothèque Magliabechiana, sur les registres du Conseil des Anciens, ce vote laconique signé Dante Allighieri: Niente per il papa.
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