Full Text - Section 14

DIOTIME, VIVIANE, ÉLIE, MARCEL.

Le lendemain, en se réunissant dans la matinée pour l’excursion projetée au cap Plouha, on s’aperçut que le temps n’y était pas favorable. Le vent soufflait de l’ouest; les nuages s’amoncelaient, bas et lourds; par intervalles, une pluie fine tombait. Les mouettes volaient au ras des flots et poussaient leur cri aigu. On délibéra s’il serait prudent de se mettre en route; et, comme la fatigue du jour précédent se faisait encore sentir, on s’accorda vite sur les motifs de rester à Portrieux, et l’on s’établit dans le pavillon.

Ce pavillon, bâti sur une légère élévation de terrain isolé, abrité d’un bouquet d’arbres, était très en renom dans le pays. On y venait de fort loin, dans les longs jours d’été, respirer la brise de mer et s’égayer au concert des oiseaux qui nichaient en multitude sous l’épaisse feuillée. La bonne Mme Évenous, qui tirait quelque vanité de ce lieu de plaisance où se donnaient les plus beaux repas de la saison, l’avait fait décorer avec beaucoup de soin; mais pour nos amis son agrément était tout entier dans ses deux fenêtres d’où la vue s’étendait, d’une part, jusqu’à la jetée, de l’autre, jusqu’à un promontoire de roches granitiques que le flot, à la marée haute, recouvre et qu’il laisse en se retirant tout enveloppées de goëmons, ce qui leur donne un air échevelé et pleureur singulièrement pittoresque.

À ce moment, le bateau qui, chaque semaine, vient faire à Portrieux les approvisionnements de l’île de Jersey, était dans le port, prêt à remettre à la voile. De longues files de bœufs s’avançaient sur la plage, lentement, tristement, avertis de je ne sais quel mauvais destin par les mugissements qui partaient de l’extrémité de la jetée, où l’on procédait à l’embarquement des animaux. Quelques-uns s’arrêtaient comme frappés de stupeur, et demeuraient dans un état d’immobilité presque incroyable. Des enfants de pêcheurs suivaient cette procession morne, les plus grands portant les plus petits, tous déguenillés, infirmes, chétifs et hâves, plus hébétés d’aspect que le bétail, et consternants à voir pour qui veut croire à la providence divine et à la bonté humaine. Grifagno, à qui ces enfants et ces bœufs ne plaisaient pas, avait essayé de les poursuivre et de mettre, par ses aboiements, quelque désordre dans cette monotonie; mais les enfants de la campagne ne s’émeuvent de rien, et le premier d’entre les bœufs à qui s’attaqua le gai lévrier lui ayant fait sentir d’une atteinte de ses cornes qu’il n’entendait pas la plaisanterie, Grifagno s’était résigné. Il regardait à distance et en bâillant ces lenteurs champêtres, que le bruit du fléau aux mains de quatre vieilles femmes qui battaient le blé dans une aire voisine accompagnait de son rhythme pesant et sourd.

Viviane avait pris ses crayons. Assise à la fenêtre, elle essayait de rendre l’effet étrange de ces profils d’animaux qui se découpaient en noire silhouette sur l’immense pâleur de la mer et du ciel. À la prière de sa jeune amie, Diotime était allée chercher son portefeuille et les deux petits volumes dont il avait été question la veille. Après qu’Élie en eut curieusement examiné la reliure romaine en blanc parchemin, quand Marcel, avec l’agrément des deux dames, eut allumé sa longue pipe de cerisier, on fit silence. Puis, selon sa promesse, la Nina di Dante reprit ainsi:

DIOTIME.

Si j’ai tenu, avant de vous parler du poëme de Dante, à vous remettre sous les yeux sa vie, c’est que, selon moi, après les innombrables commentaires qui, depuis plus de cinq siècles, s’efforcent d’expliquer la Divine Comédie, le plus sûr est encore de s’en tenir à Dante lui-même. La connaissance de sa personne et de sa destinée, voilà le commentaire véritable de son œuvre. C’est la condition première d’une interprétation discrète, à laquelle rien ne supplée, mais qui peut suppléer à tout.

MARCEL.

À la bonne heure! on ne saurait mieux dire, et me voici délivré d’un grand souci. Il faut bien que je vous le confesse, la vue de ce gros portefeuille, tout bourré de notes, à ce que je suppose, ne me présageait rien de bon; car je ne connais pas, pour ma part, de peste plus noire que ces cuistres, ces triples pédants qu’on baptise du nom de commentateurs, et qui s’abattent sur les œuvres du génie comme les sauterelles sur les moissons d’Égypte.

DIOTIME.

Vous me louez trop vite, Marcel, de ce que je n’ai point dit. Il s’en faut que j’aie cette haine vigoureuse que vous portez aux commentateurs. À mon sens, ceux de la Comédie ont rendu de vrais services. Sans eux, je parle des anciens surtout, nous aurions aujourd’hui perdu toute trace d’une multitude de particularités de la vie florentine, auxquelles Dante fait allusion dans son poëme et qui rompent très-heureusement, par un accent de vérité familière, la solennité de l’ensemble. Selon l’opinion de Fauriel, qui compare les commentateurs de Dante à ceux d’Homère, ils auraient eu un mérite plus grand encore: ils auraient contribué, pour leur bonne part, au maintien de la nationalité littéraire de l’Italie.

ÉLIE.

Comment cela?

DIOTIME.

Quand le classicisme grec ou latin menaçait d’étouffer l’idiome national, quand une littérature académique, sans tempérament de race ou de peuple, s’imposait au goût perverti, ces querelles d’érudits ont, à diverses reprises, ramené les esprits égarés à la source vive de poésie que Dante a fait jaillir du sol toscan.

MARCEL.

C’est possible; mais enfin vous l’avez à peu près dit tout à l’heure: s’il fallait, pour comprendre Dante, lire tout ce fatras de dissertations, une vie d’homme n’y suffirait pas.

VIVIANE.

Et puis, tous ces commentateurs ne se contredisent-ils pas l’un l’autre? Il me semble que, bien loin d’éclaircir les textes, ils doivent embrouiller très-fort la cervelle du pauvre lecteur.

DIOTIME.

Il y a du vrai dans ce que vous dites là, Viviane. Durant cette longue controverse qui n’a pas encore pris fin et qui remplirait à elle seule toute une bibliothèque, on a subtilisé, sophistiqué à l’envi sur un hémistiche ou sur un mot, sans parvenir à s’entendre, et les opinions les plus modernes ne sont pas, peut-être, les moins opposées.

VIVIANE.

Et vous avez eu le courage de lire tout cela?

DIOTIME.

Presque tout, et je ne le regrette pas; car c’est précisément parce que ma passion pour Dante m’a fait entreprendre ce dur labeur qu’aujourd’hui, comme je vous le disais quand Marcel m’a interrompue, il me sera facile, je l’espère, de vous faire comprendre de prime abord tout ce qu’il y a d’essentiel et de vraiment beau dans la Comédie. Après cela, si vous y prenez goût et que vous souhaitiez d’en apprendre davantage, vous n’aurez plus qu’à consulter les meilleurs entre les commentaires.


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