Full Text - Section 13
Quel sombre dédain d’expression! Où donc M. de Lamennais a-t-il écrit cela?
DIOTIME.
Dans une lettre à Mme de Senft, si je ne me trompe.--Dante avait accepté une mission à Venise, où il croyait pouvoir servir les intérêts de son hôte; il ne réussit pas. Ce lui fut un avertissement de quitter les soucis de ce monde et de tourner désormais toutes ses pensées vers le ciel.
Que de fois j’ai cherché, j’ai cru suivre sa trace sur ces grèves de Ravenne, dans cette forêt désolée où gémit le vent de l’Adriatique, dans cette pineta qui mêle au bruit des flots le bruit de ses cimes sonores! Que de fois j’ai cru entendre le poëte se parler à haute voix, se réciter dans cette vaste solitude les dernières tercines de sa divine cantique, se préparant, s’initiant ainsi lui-même, par l’exaltation de son propre génie, à cette vie en Dieu dont il était tout proche!
Le 14 du mois de septembre 1321, après cinquante-six années d’une existence en proie à tant de trouble, Dante Allighieri exhala son dernier soupir dans cet asile de Ravenne qu’il avait appelé «amica solitudo» et où l’on peut croire, en effet, qu’une noble amitié, le recueillement, la claire vue de son immortalité, donnèrent quelques heures d’une paix suprême à sa grande âme inquiétée.
Sa destinée, nous l’avons vu, avait été étroitement liée aux destinées de sa patrie. Il avait été, avec toute sa génération, profondément agité par de vives curiosités, par d’extrêmes terreurs, par de fortes passions, de grandes joies et de grands désastres. Il avait reçu de son siècle tout ce qu’il était possible d’en recevoir. Il avait su ce que savaient les plus doctes; il avait rêvé, espéré, agi, pensé, douté, aimé, haï avec les plus vaillants et les plus fiers.
Plus heureux qu’eux tous, il laissait dans une création de son génie, dans une œuvre qui lui appartient en propre, l’image impérissable de ce qu’avaient été son temps, son peuple et lui-même.
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Un moment de silence suivit ces mots. Diotime avait parlé longtemps. Les heures s’étaient écoulées. Déjà le soleil, descendu très-bas à l’horizon, plongeait à demi dans les flots.
Le premier, Marcel en fit la remarque:--La nuit vient, dit-il en s’arrêtant brusquement. Nous n’avons pas moins de trois lieues à faire pour regagner Portrieux.
VIVIANE.
Te voilà bien pressé! Moi, je ne quitte pas la grève qu’on n’ait promis d’y revenir demain. Je ne me sentirais pas ailleurs aussi recueillie, aussi bien disposée à entendre ce que Diotime doit nous dire encore.
DIOTIME.
Vous me voyez couverte de confusion. J’ai disserté sans fin, et je m’aperçois qu’à peine j’ai abordé mon sujet.
VIVIANE.
C’est bien pourquoi il nous faudra revenir. Le silence de cette grève m’attire. Le lointain accompagnement des vagues fait merveille quand vous prononcez ces grands noms, Dante et Gœthe.
DIOTIME.
En ceci, comme en toutes choses, qu’il soit fait selon le bon plaisir de la fée Viviane.
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Pendant qu’on échangeait encore quelques paroles et qu’on jetait un dernier regard vers les splendeurs du soleil couchant, Marcel était allé chercher les chevaux. De son côté, le cocher, après avoir attendu à Tréveneuc bien au delà de l’heure fixée, venait au-devant des promeneurs. Un moment, Grifagno hésita; il ne savait s’il suivrait la voiture d’où l’appelait Élie, ou bien Viviane qui, du bout de sa cravache, lui montrait le chemin des cavaliers. Mais lorsqu’il vit son ami, le petit cheval breton, partir gaiement au galop en secouant au vent sa crinière, la tentation fut trop forte; Grifagno désobéit à son maître et s’élança de toute sa vitesse vers la rapide Viviane.
À huit heures, les amis s’asseyaient à une table où les attendait un repas frugal de poissons et de coquillages. Un monstrueux homard, que la bonne hôtesse du Talus, Mme Évenous, descendante, à en croire son nom, des anciens rois d’Écosse, avait jeté tout vivant, ni plus ni moins que si c’eût été un hérétique, dans la chaudière d’eau bouillante, en était ressorti couleur d’écarlate, les yeux hors de tête, dans une attitude crispée. Pendant que Marcel, aussi bon gastronome qu’il était mauvais métaphysicien, l’accommodait d’un condiment de son invention, fort goûté dans tous les châteaux des Côtes-du-Nord, Viviane était montée à sa chambre où elle avait noué d’un ruban aux trois couleurs italiennes sa guirlande de verveines. S’avançant, sans être vue, derrière Diotime, elle posa doucement sur le front de son amie cette agreste couronne.
C’était le signal. Les verres s’emplirent.
--Vive à jamais Diotime! s’écrièrent Élie et Marcel.
--Vive la Nina du vrai Dante! reprit l’aimable Viviane.
DEUXIÈME DIALOGUE.
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