Full Text - Section 12
Il ne me faudrait, entre toutes les ingratitudes dont est remplie l’histoire des républiques, que cet exil de Dante pour haïr la démocratie.
DIOTIME.
Je vous demande une seule chose avant de vous abandonner à cette haine, mon cher Élie, c’est de relire dans les annales de la royauté les ingratitudes célèbres des princes, et, à l’occasion, dans le premier livre des Discours de Machiavel, ce que pense à ce sujet le plus sagace des politiques… il suffit. Dante eut un instant d’illusion. Les guelfes, lassés eux-mêmes de leurs rigueurs, voulurent, après seize années, rappeler quelques bannis. Dans le nombre était Dante. Il fut invité par la commune de Florence à se présenter à l’église de Saint-Jean pour y être offert.
VIVIANE.
Offert! Qu’est-ce que cela signifie?
DIOTIME.
C’était une ancienne coutume. À la fête de saint Jean-Baptiste, avocat, protecteur, maître de la République, ce sont les titres que lui donnait encore, deux siècles après, le secrétaire de la République florentine, Machiavel, on graciait d’ordinaire quelques malfaiteurs; on les offrait au saint patron de la ville, devant lequel ils devaient paraître pieds nus, un cierge à la main, dans l’attitude du repentir, et faire amende honorable.
Cette année-là, on eut la pensée d’étendre la grâce à des condamnés politiques, et Dante fut de ceux que l’on désigna pour rentrer dans Florence. Avant de savoir à quel prix, il s’exalta dans la joie. Mais aussitôt que, selon l’usage, un religieux lui eut notifié les conditions de l’amnistie, il entra en grande colère. À ses amis, à ses proches, qui lui conseillaient vivement de subir les conditions imposées, il répond par des accents indignés: «C’est donc là, s’écrie-t-il, la révocation glorieuse par laquelle Dante Allighieri est rappelé dans sa patrie après trois lustres d’exil! C’est là ce qu’a mérité un citoyen dont l’innocence est manifeste! Loin de moi, loin de celui qui s’est élevé au culte de la philosophie, une telle bassesse! S’il n’est pas d’autre chemin pour rentrer dans Florence, je n’y rentrerai jamais. Eh quoi! ne pourrai-je donc, où que je sois, contempler la splendeur du soleil et des étoiles! Ne pourrai-je spéculer sur la très-douce vérité, dolcissima verità, n’importe sous quel ciel, plutôt que de reparaître devant le peuple florentin, dénué de gloire, nudato di gloria, que dis-je? couvert d’ignominie!» Et il rejette, comme une dernière insulte à son malheur, la grâce qu’on lui apporte.
À peu de temps de là, une grande nouvelle, un événement inattendu, rallument dans son cœur, comme une flamme subite, l’espoir de rentrer triomphant dans sa patrie. Henri de Luxembourg est élu roi des Romains; il va passer les Alpes. L’accord des deux puissances impériale et papale promet aux Italiens une ère de paix. La renommée dit merveille de l’empereur d’Allemagne. Guelfes et Gibelins, lassés de combats, attendent sa venue comme celle d’un Messie. L’Italie, toujours trompée, mais toujours facile à tromper, et qui attend toujours du dehors un sauveur, se précipite au-devant de Henri avec des frémissements de joie. Plus que personne, Dante avait droit de se réjouir. Ce qu’annonçait la venue de Henri VII, c’était l’accomplissement de son idéal politique. Dans son traité de Monarchia, une de ses dernières œuvres, il venait d’exposer avec une précision parfaite sa doctrine sur le meilleur gouvernement des choses humaines.
ÉLIE.
Vous dites qu’il a exposé ses doctrines avec précision: d’où vient donc qu’il a passé tantôt pour guelfe, tantôt pour gibelin?
DIOTIME.
La doctrine de Dante n’était, à bien parler, ni guelfe ni gibeline dans le sens étroit du mot, tel que l’avait fait l’esprit de faction; et c’est pourquoi elle a servi de texte à des assertions opposées. Elle était catholique et particulièrement latine. Dante, en homme qui avait subi les maux auxquels sont exposés, plus que d’autres, les communes, les républiques, les gouvernements populaires, considérait que l’unité et la stabilité des pouvoirs étaient la condition essentielle de l’État.
Un seul empire là-haut, un monarque de l’univers qui réside dans le ciel; un seul empire d’institution divine ici-bas, le saint Empire romain, gouverné par l’empereur, qui représente Dieu dans les choses temporelles, et par le saint pontife, qui représente Dieu dans les choses spirituelles, l’un inattaquable dans sa souveraineté politique, l’autre inviolable dans son Église, tous deux entièrement distincts dans leurs attributions, tel était, selon l’Allighieri, et selon l’opinion la plus répandue de son temps, l’ordre éternel et parfait. Selon ces opinions, le règne d’Auguste, sous lequel voulut naître Jésus-Christ, était le moment idéal de l’histoire. Les usurpations, les querelles des papes et des empereurs, la confusion des pouvoirs spirituel et temporel, avaient tout gâté; mais tout serait un jour rétabli. La paix et la concorde seraient ramenées dans le monde par la réconciliation des deux pouvoirs, à la grande édification de la chrétienté, au plus grand bien des nations, à la plus grande gloire de l’Italie.
Telle était l’utopie de la science politique au moyen âge, où l’on croyait fermement, comme le font encore de nos jours certaines écoles, qu’il appartient aux spéculations des philosophes de régler exactement le cours des choses humaines. Tel était l’avenir rêvé par Dante, et qui tout à coup lui apparut comme réalisé dans la personne de Henri VII, qui, de concert avec le Pontife, venait revendiquer ses droits, imposer aux factions l’obéissance, remettre en Italie l’ordre et la paix, et lui rendre l’unité qu’elle avait perdue.
ÉLIE.
Pardon si je vous interromps. Mais dans cet idéal dantesque de pouvoir absolu, de stabilité, d’ordre et de paix, que devenait la liberté?
DIOTIME.
Lorsque Dante parlait de l’unité du pouvoir, il n’entendait en aucune façon le pouvoir absolu, croyez-le bien. Dante aimait la liberté par-dessus toutes choses: rappelez-vous ce vers d’un accent si tendre:
Libertà va cercando ch' è si cara!
Son système d’une souveraineté unique ne porte aucune atteinte aux droits des communes et des citoyens. «Les nations ne sont pas pour les rois, mais les rois pour les nations,» dit-il dans sa Monarchie. Le héros véritable de son livre, c’est le peuple romain bien plutôt que l’empereur, qui n’est à ses yeux qu’un personnage éloigné, un peu abstrait, et qui n’a pas des attributions plus étendues que celles d’un président de république. Quant au pape, Dante le circonscrit avec rigueur dans ses attributions spirituelles. Ni plus ni moins que le philosophe Gioberti et Camille de Cavour, ce grand homme d’État, Dante voulait l’Église libre dans l’État libre; et, tout gibelin qu’on l’a fait faute de le bien connaître, il maintient dans son système à l’abri de tout empiétement, il croit préserver de toute atteinte la cité, le municipe, cet antique et solide fondement de la civilisation latine.
Il serait difficile, si nous n’en avions des témoignages écrits de sa main, de se figurer l’exaltation de Dante, ses transports à la venue de Henri de Luxembourg. Pour lui, nul doute: ce chevaleresque, ce pacifique Henri, que précède une si haute renommée, c’est le rédempteur attendu. Dans un juste sentiment de son pouvoir intellectuel et de son ascendant sur les esprits, Dante s’adresse aux princes, aux tyrans, aux peuples. Il leur parle d’égal à égal, d’un accent de tribun et de prophète, avec l’autorité du sacerdoce. Il les adjure d’accueillir ce souverain de l’Italie. «Levez-vous, s’écrie-t-il, levez-vous, rois et ducs, seigneuries et républiques, sortez de vos ténèbres! Le fiancé de l’Italie, la joie du siècle, la gloire des peuples, le vrai héritier des Césars, vient au-devant de sa fiancée!» Et il répand à longs flots d’éloquence son espoir, son enthousiasme, ses ardentes illusions. Il se croit si près de leur accomplissement qu’il ne saurait plus tenir en place. Il accourt sur les pas de Henri, se figurant déjà voir s’ouvrir les portes de sa chère Florence. Il s’avance jusqu’à l’extrême frontière; il est à Pise.
C’est là, tout près de son terrestre paradis, presque à portée d’ouïr les cloches de son beau temple de Saint-Jean, qu’un coup violent du sort l’en repousse à jamais et le rejette désespéré dans l’exil.
C’est à Pise que Dante apprend la mort soudaine de l’empereur Henri VII. C’est de Pise que, navré d’une blessure mortelle, et quittant lui aussi toute espérance, il reprend seul et triste le chemin de Ravenne. Un protecteur généreux, Guido da Polenta, l’y attendait. Il y est reçu avec respect, entouré de soins et d’honneurs. De plusieurs points de l’Italie, on s’empresse, pour distraire ses peines, de lui offrir le triomphe poétique. Giovanni da Virgilio l’appelle à Bologne pour y recevoir la couronne de lauriers. Dante refuse. C’était dans sa ville natale, «dans le doux bercail où il avait dormi agneau,» dans ce temple de Saint-Jean, où il avait reçu le baptême de la foi, qu’il souhaitait de recevoir le baptême de la gloire; il ne voulait pas ceindre son front d’un laurier cueilli sur la terre étrangère. D’ailleurs, il en venait peu à peu à retirer ses esprits des choses de la terre. Comme de nos jours, Lamennais, qui lui était si semblable par les ardeurs de son âme superbe et toujours trompée, Dante était «las de ce qui passe et qui nous déchire en passant.»
VIVIANE.
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