Full Text - Section 11

La Vita Nuova, en se répandant, avait fait à Dante une grande renommée. Le parti guelfe en voulut tirer honneur. On lui confia des négociations difficiles où il obtint des succès. On cite plusieurs occasions où les harangues latines, françaises ou italiennes de Dante (il parlait éloquemment ces trois idiomes) persuadèrent, à l’avantage florentin, les princes et les peuples. Vers la fin de l’année 1299, on le nomma prieur de la République.

Ce fut le commencement de ses calamités. À ce moment, Florence était plus que jamais en proie aux factions. L’envie qui couvait depuis longtemps entre deux familles voisines et rivales, les Donati et les Cerchi, avait éclaté. Corso Donati que le peuple, à cause de son antiquité et de sa superbe, appelait le baron, comme s’il n’y en eût eu qu’un seul, n’avait pu souffrir l’insolence des Cerchi, gens de petite origine, récemment établis, venus de la campagne, gens inurbains, comme disaient les raffinés florentins, sauvages (d’où le nom de parte selvaggia donné à leurs adhérents et que nous retrouverons dans la Comédie), qui se crénelaient dans leurs palais agrandis et faisaient ostentation de leurs richesses. Aux fêtes de mai, dans une querelle survenue entre deux femmes de ces deux maisons ennemies, le sang avait coulé. Les superstitions populaires étaient entrées en alarme sur cette observation que la statue de Mars, ôtée de la place qu’elle occupait sur le ponte Vecchio, au lieu de regarder vers l’orient, comme elle le faisait du temps immémorial, avait désormais la face tournée vers l’occident. De cette volte-face du vieux dieu païen, les chrétiens de Florence pronostiquaient les plus grands malheurs; et, dans cette croyance superstitieuse, le peuple souffrait comme une fatalité les rivalités qui ensanglantaient la place publique.

Sous le prétexte de rendre la paix à la fille de Rome (c’était le nom dont Florence se glorifiait), et aussi pour demander réparation d’un grief personnel, le pape Boniface envoyait un légat, un pacier à la République. Vers le même temps, il négociait avec Charles du Valois, l’invitait, selon la tradition pontificale, à descendre en Italie, lui promettait ce qu’il n’avait ni le droit ni le pouvoir de donner, la souveraineté de Florence. C’était alors, comme aujourd’hui, la querelle du spirituel et du temporel. Les Florentins repoussaient énergiquement toute immixtion du pontife romain dans leurs affaires. De son côté, le pontife, pour mieux marquer son droit, excommuniait en masse les Florentins. C’est dans de telles circonstances que Dante paraît pour la première fois sur la scène politique avec le grand prestige qui s’attachait au nom de poëte, avec l’autorité d’un caractère éprouvé déjà dans les guerres civiles.

Rien de plus singulier que cette magistrature des prieurs. Comme toutes les autres charges du gouvernement populaire, elle avait subi de fréquentes altérations. À cette heure, les prieurs, au nombre de dix, étaient élus par leurs prédécesseurs et pour deux mois seulement, pendant lesquels ils demeuraient enfermés dans le palais du peuple, sans aucune communication avec le dehors, hormis pour les affaires de la République. En dépit de la jalousie populaire, on n’élevait au priorat que des grands, c’est-à-dire des riches, nobles ou plébéiens d’origine. Les prieurs, ainsi que le capitaine du peuple ou défenseur des corporations, avaient des attributions assez mal déterminées, politiques ou judiciaires, avec l’initiative de toutes les mesures que réclamait le bien public.

En entrant dans cette magistrature suprême, Dante qui appartenait par ses origines au parti populaire, mais dont le génie et le tempérament étaient patriciens, fit voir aussitôt de quelle hauteur il dominerait l’esprit de faction. On lui attribue un décret qui, en vue de la paix publique, frappait d’ostracisme, comme on l’avait fait aux plus beaux temps de la démocratie athénienne, les chefs des Noirs et des Blancs (c’est le nom qu’avaient pris les guelfes divisés après leur victoire sur les gibelins). Et il n’avait pas hésité à écrire, en tête de la liste des exilés, d’une main impartiale et politique, à côté du nom haï de Corso Donati, le chef des Noirs, le nom de son ami le plus cher, de celui qu’il aimait comme un autre lui-même, le nom de Guido Cavalcanti.

Cependant, l’approche de Charles de Valois que l’on savait d’accord avec le pape pour établir la domination des Noirs, jetait les Blancs en alarme. Dante fut envoyé par eux à Rome pour tâcher d’écarter ce péril. C’est dans la délibération du conseil, au sujet de cette ambassade, que Boccace lui fait dire ce mot fameux, qui montre assez en quel dédain il tenait ceux de son parti, et quelle opinion il était autorisé à concevoir de lui-même au milieu des médiocrités dont il était forcé de prendre l’avis: «Si je vas, qui reste? et si je reste, qui va?»

Je ne garantis pas l’authenticité du mot, mais il n’en est pas moins historique, en ce sens qu’il caractérise la hauteur de fierté propre à l’esprit du patriciat toscan. Cette hauteur s’est transmise de génération en génération, et j’entendais récemment attribuer à celui que les Florentins appellent, comme jadis Corso Donati, le baron, par excellence…​

ÉLIE.

Le baron Ricasoli?

DIOTIME.

Précisément; je lui entendais attribuer un mot analogue à celui qu’on met dans la bouche de l’Allighieri: «Resterez-vous longtemps dans les conseils du roi?» lui aurait demandé un député piémontais, en 1862.--«Aussi longtemps qu’il en sera digne!» Vous voyez que le vieux sang florentin, étrusque ou romain, ne s’est pas beaucoup christianisé, du moins en ce qui concerne la vertu par excellence du christianisme, l’humilité. Mais passons…​ Nous avons laissé Dante partant pour Rome. Il y est reçu avec honneur, choyé, caressé, trompé à la manière traditionnelle de la diplomatie cléricale. Pendant ce temps, Charles de Valois entre à Florence, en compagnie de Corso Donati. Il y rétablit le gouvernement des Noirs; il livre la ville à ses soldats.

Ce ne furent, pendant huit jours entiers, que massacres, incendies, viols et pillages; puis, la soldatesque lassée, on régularisa les choses. Un décret général de bannissement fut prononcé contre les Blancs, et bientôt une sentence particulière, rendue sans jugement, dans un latin barbare, condamne Dante Allighieri, lui onzième, pour cause de baraterie, d’extorsions et de lucre, à être brûlé vif, si jamais il remet les pieds sur le territoire florentin. Dante, qui revenait à Florence, apprend à Sienne que sa maison est rasée, que ses biens sont dévastés, qu’il est ruiné, proscrit. Il va rejoindre ses compagnons d’exil; il commence à trente-huit ans ce long et douloureux pèlerinage qui ne devait finir qu’avec sa vie.

L’exil était alors pour les Florentins, amoureux, idolâtres de la terre natale, ce qu’il avait été dans l’antiquité pour les enfants d’Athènes, une sorte de mort morale. Mais ce qui devait le rendre plus cruel encore pour l’Allighieri, et tout à fait insupportable, c’était, il nous l’apprend lui-même, la compagnie mauvaise et inepte, malvaggia e scempia, avec laquelle il s’y voyait envoyé. Au lieu de son cher Guido, dont il pleurait, non sans remords peut-être, la fin prématurée…​

VIVIANE.

Pourquoi, non sans remords?

DIOTIME.

Parce que Guido était mort à la suite des fièvres de la malaria qu’il avait prises à Sarzana, pendant son exil, sous le priorat de Dante, avec les Cerchi, les Tosinghi, les Bonaparte. Au lieu de son noble ami Guido, il ne voyait à ses côtés que des gens sans valeur, des insensés, des impies (c’est ainsi qu’il les qualifie), dont il lui fallait entendre et subir les sottises infinies. Ce que les grands hommes ont à souffrir des partis auxquels ils se rangent, même alors qu’ils paraissent les commander, n’est pas croyable. Ce serait un triste, mais salutaire enseignement, de voir quelle puissance malfaisante peut exercer sur les caractères généreux, sur les hommes de génie, la médiocrité enrégimentée sous le drapeau d’un parti. J’en ai vu de nos jours plus d’un exemple. Peut-être avez-vous entendu raconter comment, accouru du fond de sa Bretagne pour défendre des conspirateurs qu’il ne connaissait pas, l’abbé de Lamennais fut raillé, bafoué dans la prison où il venait offrir, avec une naïveté sublime, à ces hommes grossiers, l’appui de son nom et de sa plume illustre. Vous n’avez pas oublié Manin, accusé de trahison pour avoir dit que la maison de Savoie pouvait avancer l’œuvre de l’unité italienne. J’ai ouï dire d’Armand Carrel qu’il avait souhaité de mourir, tant lui était à charge le soin de conduire les républicains infatués et indisciplinables. Elle serait longue et tragique l’histoire de ces âmes fières et justes que la révolution jette en pâture à la vulgarité des partis. Ce serait un martyrologe, la liste de ces grands cœurs méconnus, calomniés, étouffés, navrés, succombant enfin, non sous les coups de leurs adversaires, mais dans les dégoûts dont les accablent leurs prétendus amis politiques. Dante, qui était envoyé en exil sous le prétexte qu’il penchait vers le parti gibelin, se voyait en quelque sorte solidaire des passions gibelines. Il dut participer à des entreprises insensées. Avec les chefs des gibelins, il erra de ville en ville. On le voit tour à tour à Vérone qui était la capitale du gibelinisme lombard, à Padoue, à Bologne, à Pistoïa, dans la Lunigiana chez les Malaspini, à Venise, puis enfin à Ravenne chez les Polentani.

VIVIANE.

Est-il venu à Paris comme on le raconte?

DIOTIME.

Une fois tout au moins, peut-être deux fois. Cela ne fait pas doute; on ne varie que sur l’époque. Dégoûté de l’esprit de faction, préoccupé comme il l’était alors de ses Cantiques, il lui fallait approfondir la science de la théologie. L’Université de Paris était fameuse entre toutes, surtout parmi les Italiens. Pierre Lombard, saint Thomas, saint Bonaventure, Remi de Florence, Gilles de Rome, y avaient professé avec éclat. Robert de Bardi en fut chancelier. Le pape Jean XXII y fit ses études. On disait dans le langage du temps que les sept arts y brillaient comme les sept chandeliers de l’Apocalypse, et qu’entre tous y brillait la théologie. On sait avec certitude que Dante y vint lui aussi, comme un peu après Pétrarque et Boccace; qu’il y soutint contre d’habiles et nombreux adversaires un quod libet, réputé prodigieux, ce qui valut à l’amant de Béatrice, avec le renom de poëte, le renom de théologien à jamais consacré par la fresque de Raphaël où il prend place parmi les Docteurs, et fit inscrire sur son tombeau ce vers curieux:

Teologus Dantes nullius dogmatis expers.

À part deux ou trois faits comme celui-ci, il n’y a rien, d’ailleurs, de plus controversé que les traditions qui se rapportent à l’exil de Dante. Ce qui est positif, c’est que cet exil douloureux fut sinon consolé, du moins ennobli et animé par les plus belles études et par des travaux glorieux. C’est alors que Dante refait et achève en italien l’Enfer commencé en langue latine; c’est alors qu’il écrit il Convito, le Banquet. Malgré les préjugés régnants sur l’indignité de l’idiome vulgaire en matière philosophique, malgré la difficulté extrême de rendre des idées abstraites dans une langue populaire à peine formée, Dante écrit il Convito en prose italienne, afin de mettre à la portée des humbles, de ceux qui ne se repaissent que d’une nourriture bestiale, la nourriture spirituelle, le pain des anges, comme il l’appelle, qui fait la joie des âmes d’élite. Il écrit aussi le traité de l’Éloquence vulgaire, de vulgari Eloquentia. Dans le même temps, il avance son œuvre suprême: il conduit à bien le Purgatoire et le Paradis.

Le sentiment qui soutenait Dante, qui l’animait dans ses travaux, c’était, avec le grand désir d’excellence en toutes choses et d’immortalité, le désir passionné de rentrer dans sa patrie; de se rendre illustre à ce point que Florence, l’ingrate Florence, ne pût souffrir de rester plus longtemps privée d’un citoyen dont elle recevrait tant de gloire.

ÉLIE.


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